Cape Town Film Studios

A une trentaine de kilomètres de Cape Town en direction de Stellenbosch, au milieu d’un paysage de champs et de montagne vous pourrez apercevoir deux bateaux de pirates… Ils font partie du décor de la série Black Sails dont la première saison a été tournée dans les tous nouveaux (2 ans et demi) Cape Town Film Studios, pierre angulaire du développement de l’industrie cinématographique locale. Nous y avons rencontré Nico Dekker, directeur des studios, notre discussion commence par un échange au sujet de la prédiction de Steven Spielberg et George Lucas sur l’avenir de l’industrie cinématographique telle que nous la connaissons….

nicoNico Dekker : La question de notre futur se pose ! C’est inquiétant de voir que des gens comme Spielberg et Lucas pensent que le modèle traditionnel, porté par les blockbusters, va s’écrouler. Ces films à plusieurs dizaines de millions de dollars permettent aussi de produire des films à plus petit budget. En Afrique du Sud, nous essayons de pousser les contenus locaux, mais on ne peut pas faire vivre nos films sans les blockbusters américains. L’audience des films nationaux est encore trop faible et les salles de cinéma ne peuvent les programmer que si elles programment à côté des films plus attractifs. C’est avec ces films qu’elles gagnent de l’argent, pas avec les films sud-africains. Certaines personnes considèrent la disparition des films à gros budgets comme une bonne nouvelle, une occasion de laisser plus de place au cinéma local, mais ceux sont les blockbusters qui amènent les spectateurs vers les salles de cinéma et qui portent l’industrie ! Il y a deux grands exploitants de salles en Afrique du Sud, Ster Kinekor et Nu Metro, et les deux considèrent qu’ils ne pourraient survivre sans les films américains.

Cela vous effraie-t-il pour l’avenir de vos studios?

N.D : Quand j’ai commencé en 2008 à concevoir le studio, en pleine crise économique, les investisseurs m’ont demandé mon avis sur le type de structure à créer. Je leur ai dit qu’il valait mieux soit créer un complexe à bas coût soit un studio de « classe mondiale », mais surtout ne pas faire d’entre deux ! Mon choix final fut le second : aller vers un studio haut de gamme capable d’attirer les professionnels venus d’Europe et des Etats-Unis. J’ai questionné mes homologues à travers le monde, je leur ai demandé ce qu’ils feraient de nouveaux s’ils devaient améliorer ou créer un studio. Et les investisseurs m’ont suivi sur cette voie, qui est pour le moment un succès !

L’attractivité du studio se mesure autant pour les tournages internationaux que nationaux, nous avons ainsi accueilli le tournage du film Long walk to freedom. Nous avons également hébergé des tournages pour Universal, et la Fox nous a choisis pour le tournage de Chronicle. Et bien sûr, en ce moment est tourné la série Black Sails dont la première saison sera diffusée aux Etats-Unis en janvier. Nous n’avions pas l’habitude d’accueillir ce type de série en Afrique du Sud, c’est une première ! Avant la construction des studios ces séries n’allaient jamais en Afrique.

Pour le moment nous n’avons pas de temps morts, nous n’avons même pas assez de place pour satisfaire toutes les demandes ! Nous souhaitons d’ailleurs nous agrandir. De plus, en ces temps de crise les studios sont un bon allié pour maîtriser les budgets de production. Par exemple, le budget de Chronicle n’était pas celui d’un blockbuster mais l’objectif était qu’au final le film ressemble à un film à gros budget ! Et pour arriver à ce résultat, vous avez besoin d’un studio et d’une technologie de pointe pour exercer le maximum de contrôle possible. J’ai donc beaucoup d’espoirs pour l’avenir de nos studios !

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Qui a eu l’idée de construire des studios de cette ampleur à Cape Town ?

N.D : C’est une vieille idée en fait ! Personne n’avait jamais voulu la concrétiser car construire un studio de cinéma est très couteux et vous ne récupérer pas votre argent avant longtemps. La volonté de construire ces studios est venue du gouvernement de région en 2003, sans un soutien public un tel projet ne peut fonctionner. Même si le studio en lui-même ne rapporte pas d’argent, c’est une infrastructure importante pour la région. C’est comme un aéroport en fait, vous ne faites pas d’argent avec l’activité principale de l’aéroport mais chaque avion amène des passagers qui eux vont créer du business, dépenser leur argent. C’est ce que nous appelons un « lost leader », il perd de l’argent mais stimule l’activité. Je pense que c’est ce qu’a réalisé le gouvernement, les équipes qui viennent tourner dans les studios restent en général plusieurs semaines, elles ont besoin de techniciens, de logements, et peuvent aussi tourner d’autres scènes dans la région… Le Department of Trade and Industry (DTI) estime que depuis l’ouverture officielle des studios, en décembre 2010, 1,6 milliards de rands (environ 125 millions d’euros) ont été dépensés par les équipes de tournages. Et ce n’est pas l’impact économique total des tournages, juste les dépenses directes ! Et finalement concernant les studios, la situation n’est pas si mauvaise. Nous ne dégageons pas assez de revenus pour couvrir nos intérêts, particulièrement élevés en Afrique du Sud, mais si nous n’avions pas ces intérêts à payer la structure pourrait même dégager un profit!

C’était un chois judicieux d’implanter un studio à Cape Town. Le succès du studio doit aussi à son environnement, aux paysages pour les scènes en extérieur, aux talents des techniciens locaux, et à la qualité de vie à Cape Town – non négligeable lorsqu’une équipe s’installe pour des semaines voire des mois. Tout ceci est complémentaire et c’est ce qui fait la pertinence de la structure.

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Quelle est la part de tournages nationaux et internationaux dans vos studios?

N.D : Pour le moment, les tournages sont majoritairement internationaux. Nous avons eu de belles productions nationales comme Long walk to freedom, mais le tournage en studio n’est pas encore très courant pour les productions sud-africaines. Jusqu’à peu nous n’avions pas d’infrastructures adéquats pour accueillir un tournage de film, les cinéastes ont donc pris pour habitude de se débrouiller sans. L’industrie a maintenant à apprendre à composer avec ce nouvel outil, c’est une nouvelle manière de faire un film, et les cinéastes apprennent en partie grâce aux studios qui servent de lieu de rencontre entre professionnels sud-africains et étrangers.

Avez-vous reçu des demandes de tournages pour des productions françaises ?

N.D : Oui, nous avons même accueilli le tournage de la série Le vol des cigognes produit par Europacorp !

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Comment vous positionnez-vous en tant que studios ? Quelles sont vos ambitions ?

N.D : La principale question au moment de la création des studios, le principal challenge, était de savoir ce que nous voulions faire de ces studios. Et mon avis était que nous avions besoin de la meilleure technologie, des dernières innovations et notamment de la fibre optique pour nous positionner parmi les meilleurs studios au monde. La création d’un studio de cinéma de cette ampleur est le genre d’expérience qui ne vous arrive qu’une fois dans la vie ! C’est unique. Maintenant c’est fait, c’est construit, la prochaine étape est d’exploiter tout son potentiel, d’y apporter les bon éléments. On a besoin d’être un peu créatif pour cela !

Nous avons aussi besoin de nous positionner comme un « campus », c’est-à-dire d’offrir aux équipes que nous accueillons toutes les compétences et les infrastructures dont elles ont besoin, sur un même endroit. Nous avons des talents en Afrique du Sud mais nous travaillons tous les uns à côtés des autres et non pas les uns avec les autres. J’aimerais faire des studios un lieu de contact entre les professionnels de l’industrie cinématographique locale, pour apprendre ensemble et aller de l’avant. Je pense que d’ici 10 ans ce lieu sera bien différent !

Vous avez justement commencé votre carrière du côté de la création…

N.D : J’ai commencé ma carrière comme scénariste, je me suis ensuite dirigé vers les affaires et j’ai découvert que j’étais doué pour cela ! J’essaye de concilier ces deux aspects. Le monde des affaires manque souvent de créativité… Si vous aviez demandé avant la construction des studios leur avis à des consultants, des experts en affaires, tous vous aurez dit que le projet n’avait aucune chance de réussir ! Certains nous prédisaient une fermeture au bout de 2 ans ! Bon, nous en sommes à 2 ans et demi et le studio fonctionne très bien. De façon générale le monde du business a besoin de créatifs, pour apporter une autre vision, une nouvelle façon de penser.

Crédit photo: photo de Nico Dekker par Cape Town Film Studios.

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