Rencontre avec les studios Triggerfish, producteurs de Khumba

Khumba_PosterQuelques semaines après sa projection lors du marché du film à Cannes, Khumba deuxième long métrage des studios Triggerfish- est en compétition au Festival du Film d’Animation d’Annecy. Entre ces deux grands événements j’ai eu la chance de visiter leur locaux à Cape Town et de rencontrer les équipes, dont Stuart Forrest, fondateur, et Jean-Michel Koenig, directeur financier.

Un an après la présentation de votre premier film Zambezia à Annecy, vous revenez cette année – cette fois en compétition- avec Khumba

Jean-Michel Koenig : Oui, nous avions la chance d’avoir déjà le scénario de Khumba avant la fin de la production de Zambezia et cela nous a permis d’enchaîner. Khuma a bénéficié de toute l’expérience accumulée lors de la production de Zambezia. Nous sommes contents de ce que nous avons fait pour Zambezia, mais la qualité de l’animation est bien meilleure pour Khumba.

Le secteur de l’animation est encore restreint en Afrique du Sud, d’où viennent vos équipes et où ont-elles développé leurs compétences ?

J-M.K : Ils sont tous sud-africains, à l’exception d’un nigérian. Une grande partie de notre équipe est passé par l’Animation School, une très bonne école sud-africaine. Certains ont travaillé sur d’autres projets sud-africains auparavant. L’industrie est si petite ici que nos équipes acquièrent bien plus d’expérience et bien plus vite qu’aux Etats-Unis ou en Europe, car nous attendons beaucoup plus de leur part. Nous avons peu de budget et beaucoup de contraintes.

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L’animation 3D est particulièrement coûteuse à produire. Comment financez-vous ce genre de film ?

J-M.K : Pour Zambezia, nous avions le soutien d’investisseurs américains. Ils nous ont soumis l’idée d’un court métrage, mais il n’y a pas ici de marché pour le court métrage. Du coup, nous leur avons donc proposé de faire quand même ce court métrage mais de l’utiliser comme support promotionnel, comme pilote, pour chercher des fonds et produire un long métrage. Ils ont donc financé la production du court métrage que nous avons présenté comme pilote aux distributeurs, ce qui a permis de signer des pré-achats pour le long métrage. Nous avons également bénéficié du soutien du DTI pour la production. Ce fut un processus long et compliqué, nous avons dû produire des centaines de pages de documentation pour débloquer les différentes sources. Du coup, lorsque la recherche de financements pour Zambezia a été terminée nous avons tout de suite démarré les démarches pour le prochain film, Khumba.

Nous essayons maintenant de repenser les modes de financement de nos films. Nous souhaitons aller vers le slate funding et trouver des accords pour financer 5 films sur 10 ans. C’est un moyen plus efficace de financer la production, cela nous permettrait d’enchaîner les films plus facilement, en perdant moins de temps, et en ayant une vision à plus long terme. Nous pourrions également agrandir notre équipe et permettre aux créateurs de passer de projet en projet. C’est un grand travail qui me prend actuellement l’essentiel de mon temps ! Je pense que nous irons à l’avenir vers un mélange d’investissements locaux et étrangers.

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Que vous inspire le développement de l’industrie du film en Afrique du Sud et sur le reste du continent ?

J-M.K : Nous sommes très enthousiastes quand nous observons le développement de cette industrie en Afrique, pas seulement en Afrique du Sud mais sur tout le continent. Nous pensons qu’il y a de grandes opportunités à saisir, en Afrique et dans les pays en développement qui produisent de films. Je pense que le monde est prêt à entendre une voix différente, non centrée sur les Etats-Unis, et nous pouvons faire entendre cette voix. En termes de qualité, Khuma est certainement plus proche des standards des studios hollywoodiens que Zambezia. Pour Zambezia, l’équipe n’était pas aussi expérimentée et surtout nous n’avions pas encore assez confiance en nous. Pour Khuma, nous avions gagné en assurance et avons pu produire un film plus proche de ceux des studios en termes de qualité technique et scénaristique, mais avec notre propre style. Vous savez, lorsque vous regarder un film d’animation français vous pouvez remarquer un style particulier, quelque chose de différent des films américains. Nous sommes prêts à aller dans cette direction, à produire des films différents et à porter une voix africaine.

Exportez-vous vos films vers d’autres pays africains ? Travaillez-vous avec d’autres studios du continent ?

J-M.K : L’industrie du film d’animation est quasiment inexistante dans le reste de l’Afrique, et le peu de studios actifs font en fait de l’animation 2D. Nous avons par contre vendu des droits d’exploitation salle dans d’autres pays africains pour Zambezia: en Afrique de l’est, de l’ouest, et même au Nigéria. Nous avons pu en retirer un prix correct, ce qui a été une bonne surprise. Les dépenses des ménages sont croissantes en Afrique, et lorsque les gens gagnent plus d’argent ils veulent du divertissement. Je ne pense pas que les salles de cinéma seront à l’avenir le lieu de la consommation de films en Afrique, je pense que cela se fera surtout sur les tablettes et téléphones. Je ne pense pas que les téléphones soient les meilleurs supports pour regarder des films, mais cela va se faire de plus en plus et nous devons nous adapter. Nous étudions sérieusement les moyens de distribution alternatifs. Personne ne sait à quoi va ressembler la distribution de film à l’avenir, mais notre avantage est de ne pas avoir l’héritage de studios comme Disney, nous sommes plus ouvert à l’expérimentation de nouveaux modes de consommation.

A ce sujet, il se passe aussi des choses intéressantes du côté des jeux vidéo. Je pense que les sociétés de production dans l’avenir ressembleront davantage à des studios comme ceux du jeu vidéo Angry Birds qui se lancent maintenant dans l’animation. Bien sûr, il y aura toujours des studios pour produire des films à 100 millions de dollars, mais notre budget est une petite fraction de cela, nous n’avons pas besoin d’une audience énorme pour rentabiliser nos production. Ce qui me plait dans la stratégie des studios de jeux vidéo, c’est justement leur capacité à créer une communauté et à communiquer directement avec cette audience. Ils n’ont pas tous ces intermédiaires que nous avons dans la distribution cinématographique. J’aime ce modèle, et je pense que c’est l’avenir. Nous souhaitons à l’avenir faire de beaux films, mais aussi des jeux, et pouvoir exploiter une même histoire sur différents supports, de différentes manières (films, jeux vidéo, ebooks,…). C’est un projet très ambitieux mais je pense que c’est la solution pour les petits studios indépendants.

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Comptez-vous sur d’autres territoires pour amortir vos films ?

J-M.K : Je pense que d’ici 10 ans les marchés émergents seront bien plus développés et importants. Nous avons eu de bons résultats pour Zambezia en Russie. D’ici 10 ans, la majorité de nos revenus viendra certainement des marchés émergents, simplement car c’est là que sont les enfants! Le marché africain est particulièrement important car nos histoires viennent d’ici. Notre objectif est de faire de Triggerfish la référence pour les familles africaines en termes de film pour enfants. C’est un long processus mais nous devons nous y mettre maintenant ! Si vous allez sur les pages Facebook de nos films vous verrez des commentaires de la part de personnes de différents pays d’Afrique, comme le Kénya par exemple, et ils sont fiers, fiers de voir des films qui viennent d’ici.

Khumba et Zambezia bénéficient d’une large distribution, sur un grand nombre de territoires. Nous comptons aussi montrer une autre image de l’Afrique du Sud grâce à nos films. Nous sommes là pour divertir, faire rire les gens. Beaucoup des films sud-africains, ou sur l’Afrique du Sud, qui sortent sur les écrans étrangers abordent des sujets difficiles, violents. Nous proposons quelque chose de totalement différent, et nous serions contents si la première expérience des spectateurs européens en matière de films sud-africains soit une expérience positive ! Nous espérons pouvoir montrer au monde une image différente de l’Afrique du Sud.

crédits photo: Triggerfish

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