ITW Samuel Lelièvre #2: Cinéma sud-africain et apartheid

Le développement de l’industrie cinématographique sud-africaine a été marqué par l’apartheid, quelles en sont encore aujourd’hui les conséquences?

SL: Les conséquences sont évidemment « lourdes » mais, dans le même temps – et comme déjà évoqué –, elles restent inséparables de ce qu’« est » l’Afrique du Sud et ce qu’« est » le cinéma en Afrique du Sud… Je veux dire ici que quand on parle ainsi de « conséquences », on sous-entend (généralement) « conséquences négatives ». Ce qu’on peut évidemment comprendre et ce qui correspond notamment aux trois points suivants : tout d’abord, le maintien de pratiques monopolistiques – même « multiracial », un monopole reste un monopole et empêche un dynamisme démocratique ; ensuite, une certaine exclusion de la majorité population « noire » et des autres minorités pauvres (blanches comprises) des moyens de production, réalisation et diffusion – même mieux représentées, ces parties de la population n’ont pas accès au cinéma ou à l’audiovisuel ; enfin, l’absence d’une « culture cinématographique » en tant que telle – si une forme de culture existe ou est apparue dans ce domaine, c’est davantage, d’une part, une culture basée sur les films d’actions et autres blockbusters américains et, d’autre part, une culture télévisuelle. Dans un second temps, il convient aussi d’imaginer que la séparation entre « l’ère de l’apartheid » et « l’ère post-apartheid » ne peut jamais être aussi tranchée : l’apartheid fait partie de l’histoire de ce pays et a été, pourrait-on dire, intériorisée dans la façon de « structurer » les relations non seulement « sociales » mais « raciales », le rapport à la citoyenneté, le rapport au travail, au territoire national et au logement, les rapports au monde extérieur, et jusqu’aux relations entre les hommes et les femmes… On cite souvent le problème de la violence comme une des conséquences historiques de l’apartheid ; de fait, c’est ce rapport à la violence qui a été, d’une certaine façon, intériorisée, faisant que pour beaucoup de Sud-Africains, ce qui s’est passé et ce qui se passe dans le pays, ne regardent que les Sud-Africains eux-mêmes. Il faut toujours garder à l’esprit ce double aspect : d’une part, un aspect « objectif » correspondant aux réalités quantifiables et appréhendables depuis un point de vue extérieur ; d’autre part, un aspect « subjectif » se rapportant à ce qui est vécu ou ressenti depuis l’intérieur du pays. Or, ce que nous propose le cinéma sud-africain s’est précisément de nous intéresser à ce qui se passe dans ce pays à la fois objectivement et subjectivement et, dans le meilleur des cas, de nous y retrouver.

Quel fut le rôle du cinéma -sud-africain et étranger- dans la lutte contre l’apartheid ? Le cinéma joue-t-il un rôle dans la construction de la société post-apartheid? Existe-t-il un film fédérateur?

SL: Historiquement, il convient de rappeler que le cinéma sud-africain a d’abord été phagocyté puis instrumentalisé par le régime de l’apartheid. Cela est lié à l’histoire de cette industrie dans l’évolution historique de l’Afrique du Sud en général depuis les années 1910 jusqu’aux années 1950, ainsi qu’au fait que le cinéma est un médium qui, à la fois, nécessite de lourds investissements et est une « projection » qu’un pays se donne de lui-même. Inévitablement, l’Etat sud-africain a été conduit à prendre en main cette industrie dans un contexte de développement du nationalisme afrikaner. Cela a abouti à la mise en place d’un système de subventions au service d’un cinéma de l’apartheid… Ce n’est qu’à la faveur d’individualités que ce carcan s’est progressivement fissuré de l’intérieur (citons Ross Devenish, Manie van Rensburg entre autres). Par ailleurs, et dans le sillage du mouvement anti-apartheid, lequel a gagné en puissance dans les années 70, une tradition documentaire s’est mise en place. Des liens ont ici été constants avec des réalisateurs ou organismes étrangers, surtout dans les pays anglophones, et un peu en France – les ateliers Varan se sont installés en Afrique du Sud entre 1985 et le début des années 90, initiant un réseau à partir de cette expérience qui est restée modeste. Quant à savoir s’il existe un film sud-africain qui ait pu fédérer l’ensemble du pays, il est difficile de répondre à cette question. C’est difficile, d’une part, parce que toute la population n’a pas accès aux films ; d’autre part, parce que pour ceux qui ont eu accès ou qui ont accès aux films, soit cela a eu lieu de manière cloisonnée soit les attentes ne sont pas exactement les mêmes… La question de l’accès aux films me semblent importante ici car, en réalité, quand on montre à des publics sud-africains des films se référant à une histoire commune, un sentiment de communauté peut exister. Cela a pu apparaître, ponctuellement, à travers divers films produits depuis la fin des années 80, de Mapantsula (Oliver Schmitz, 1988) à Tsotsi (Gavin Hood, 2005) par exemple. (Inutile de mentionner ici certains films de comédie qui, – c’est là un phénomène quasi universel – sont néanmoins ceux qui attirent le plus de spectateurs sud-africains dans les salles.) Il est probable que le film fédérateur, c’est-à-dire dans lequel pourront se reconnaître complètement toutes les composantes de la société sud-africaine, est encore à venir. Après une époque militante, les productions actuelles les plus intéressantes pourraient être considérées comme « réflexive » (par rapport au passé du pays et la situation contemporaine), et on pourrait imaginer qu’une prochaine étape pourrait être celle d’une expression plus mature, plus sereine, et qui n’aurait plus besoin de se « cacher » derrière des manières de faire ou des discours, quelque chose comme un Marigolds in August (Ross Devenish, 1980) du 21ème siècle.

A suivre: le public sud-africain

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