Le(s) cinéma(s) sud-africain(s), vu(s) par Olivier Barlet

Membre du Syndicat français de la critique de cinéma et conseiller pour les films d’Afrique auprès de la Semaine de la Critique du festival de Cannes, Olivier Barlet est directeur de publication du site Africultures. Il a également publié de nombreux ouvrages dont Les cinémas d’Afrique des années 2000: perspectives critiques (L’Harmattan, 2012).

Qu’est-ce qui différencie, ou rapproche, le cinéma sud-africain des autres cinémas africains? Quels sont les liens entre ce cinéma et les autres cinématographies africaines ?

Olivier Barlet: Il y a deux spécificités sud-africaines : l’histoire et l’économie. Durant l’apartheid la communauté noire avait interdiction de faire du cinéma, c’est un cinéma historiquement blanc et il faut du temps pour corriger la disparité créée par l’apartheid. De plus, la communauté noire n’ayant eu accès qu’à très peu de salles durant cette période, elle s’est davantage tournée vers la musique et le théâtre, et n’a pu commencer à acquérir une véritable culture cinématographique que récemment. Le cinéma a beaucoup évolué depuis la fin de l’apartheid, il est en explosion. De nouveaux supports de diffusion ont fait leur apparition, la salle de cinéma n’est plus le principal vecteur de diffusion. Le cinéma noir sud-africain doit se redéfinir à l’intérieur de cela.
Sur le plan économique il est clair que l’Afrique du Sud est l’un des pays du continent, et il y en a peu, où il existe une véritable industrie du cinéma. Il y a un cinéma national, une diffusion qui fonctionne à peu près, et de bonnes conditions de production. Le cinéma sud-africain partage néanmoins avec les autres cinémas africains – comme bon nombre de cinémas nationaux- l’impossibilité de financer totalement ses films avec son propre public. La diffusion du cinéma a beau être correcte dans ce pays, il est difficile de financer un film tel qu’on l’envisage en termes de qualités techniques sur le petit marché sud-africain.
Enfin, en ce qui concerne les coproductions avec les autres pays africains, elles se font davantage via le circuit télévisuel. M-Net (groupe télévisuel sud-africain privé) s’est engagé dans un certain nombre de productions panafricaines, des appels à projets ont ainsi été lancés pour des séries de court-métrages. Les actions de M-Net ont permis la production de films sur des thématiques particulières, comme la place des femmes, dans la sphère anglophone mais aussi francophone.

De façon plus globale, avec quels pays l’Afrique du Sud coproduit-elle?

OB: L’Afrique du Sud coproduit surtout avec les Etats-Unis et la France, un peu avec l’Allemagne. Des circuits se sont créés en France, Jacques Bidou a ainsi financé les premiers films sud-africains réalisés par des réalisateurs noirs, comme par exemple Fools de Ramadan Suleman sorti en 1997. Fools est le premier film réalisé officiellement par un sud-africain noir ; Mapantsula avait auparavant été réalisé par un réalisateur noir mais pour des raisons d’apartheid il fut annoncé comme étant un film d’Oliver Schmitz, réalisateur blanc.

Les films sud-africains s’exportent-ils ?

OB: Les producteurs sud-africains sont conscients que des films comme Mon nom est Tsotsi ou Yesterday ne peuvent être rentabilisés que sur un marché international, ces films sont donc pensés de façon à ce qu’ils soient non seulement adaptés à un public sud-africain mais qu’ils puissent également s’exporter. Les thématiques vont automatiquement en prendre un coup.

Quelles sont les principales thématiques abordées par le cinéma sud-africain ?

OB: En dehors des productions populaires, des thématiques liées à l’Histoire s’imposent. L’apartheid n’est pas traité de la même manière selon les communautés, même si la frontière n’est pas hermétique et que les deux communautés travaillent de plus en plus ensemble. Le cinéma blanc propose un retour sur soi, une introspection axée sur un sentiment de mauvaise conscience, tandis que le cinéma noir est davantage sur une question de mémoire et sur une introspection plus mûre. Fools et Zulu love letter de Ramadan Suleman abordent ainsi la manière dont a été intégrée la culture de violence par la communauté noire. Concernant la thématique de la mémoire, Drum de Zola Maseko décrit une époque où Noirs et Blancs vivaient bien ensemble. Il y a toujours une tentative de renégocier les relations interraciales, de les valoriser autrement en mettant en avant le fait que dans l’Histoire même du pays il y a eu d’autres manières de vivre ensemble.

Il y a également toute une interrogation sur la nouvelle Afrique du Sud, au travers toujours de la question du vivre ensemble mais aussi de questions économiques, et notamment celle de la lutte contre la pauvreté. Si on prend l’exemple des films d’Oliver Hermanus, Shirley Adams aborde la question de la violence tout en ayant une assise sociale très forte, et Beauty porte sur la question de la violence liée à la perversité du système afrikaner.

Parallèlement on trouve toute une série de films récents à la facture assez américaine, qui ont là encore pour thématique la question de la violence dans la société sud-africaine actuelle, mais qui abordent aussi le problème de la corruption et les évolutions de la société. Ces thématiques sont traitées au travers d’histoires de gangsters, sur fond social ou politique. Ces films sont assez sombres mais constituent des peintures de la société, interrogeant sur la façon dont chacun se positionne . C’est le cas de How to steal 2 million présenté en compétition lors de la dernière édition du FESPACO. Ces films développent davantage des solutions individuelles alors que les films sud-africains portaient, historiquement parlant, davantage sur des questions collectives.

Le documentaire est également un domaine intéressant en Afrique du Sud : il y a de très bons auteurs et des productions intéressantes. Parmi les auteurs, on peut citer pour le documentaire noir Khalo Matabane qui a réalisé Conversations on a Sunday afternoon sur la question des immigrés noirs en Afrique du Sud, et Dumisani Phakathi, réalisateur de Don’t Fuck me, I have 51 brothers and sisters. Du côté du documentaire blanc, Seapoint days de François Verster donne un état de l’Afrique du Sud au travers de cette station balnéaire proche de Cape Town, avec une magnifique esthétique correspondant exactement au sujet. Ces documentaires permettent de comprendre un monde de plus en plus complexe et difficile à suivre, d’appréhender le réel. Cela correspond de manière générale à une forte émergence du documentaire en Afrique.

Quelle est la place réservée au cinéma sud-africain dans les festivals internationaux ?

OB: Chaque festival a sa particularité, Cannes étant dans la tradition art&essai, Toronto et Sundance davantage sur du cinéma américain, et Venise et Berlin entre les deux. Mais si on prend l’exemple de Cannes, Beauty a été présenté dans le cadre d’Un Certain Regard. Dans cette même sélection on a pu voir les films d’Oliver Schmitz Hijack stories et Live, above all. Ces films rencontrent un certain succès mais ne marchent pas forcément très bien en Afrique du Sud de par leur nature art&essai, d’influence moins américaine qu’européenne.

Pour aller plus loin… Le site de vidéo à la demande Africafilms.tv propose une sélection de films et de documentaires sud-africains, dont Seapoint days de François Verster.

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