Bilan de santé des cinémas africains

Professeur d’économie à l’Université Paris III Sorbonne Nouvelle, spécialiste de l’économie des cinémas africains, Claude Forest est le coordinateur du dossier « L’industrie du cinéma en Afrique » publié par la revue Afrique contemporaine. Il nous livre aujourd’hui un panorama de l’économie du 7ème art en Afrique.

Pourriez-vous nous dresser un rapide état des lieux du cinéma africain ?

Claude Forest: Le cinéma africain est un sujet très vaste, on parle à l’échelle d’un continent. Il n’y a pas d’unité en termes économique, linguistique ou culturel. Toutefois, trois grandes périodes se dessinent pour l’ensemble des pays -hors Afrique du Sud-: la colonisation jusqu’aux années 60, puis les premières années d’indépendance entre les années 60 et les années 80, et enfin la période contemporaine. Ces périodes sont à analyser différemment en matière de cinéma. Depuis deux décennies, on observe un effondrement généralisé des industries cinématographiques – et en particulier de l’activité de production- sur la quasi-totalité de l’Afrique centrale et sub-saharienne, à deux exceptions prés: l’Afrique du Sud et le Nigéria. Le Maghreb est également un cas particulier sur le continent.

Dans la quasi-totalité des pays africains il n’y a plus d’industrie du cinéma -au sens d’une filière intégrée avec une production, une distribution et une exploitation. La moitié des pays ne compte plus de salles en tant que tel, et surtout, dans les trois quart des pays il n’y a plus de sociétés de distribution physique de films. Dans cet immense panorama un peu catastrophique du point de vue occidental, il y a quelques oasis :

– L’Egypte, qui est restée un très grand producteur de films au cours des années.
– Le Maroc, où il y a une vraie volonté politique en termes de soutien et de régulation, une volonté de reconstruire l’ensemble de la filière, les prochaines années vont être intéressantes de ce point de vue là.
– Le Nigéria, qui continue à être un grand pays producteur de vidéogrammes et dispose aussi de quelques salles de cinéma.
– Et enfin, l’Afrique du Sud, dont l’industrie cinématographique est la plus proche du modèle du Nord, cela pour des raisons historiques. Dès la création de l’industrue, les Afrikaners ont exercé un contrôle de l’ensemble de la chaîne.

Qu’en est-il de la coopération entre les différents pays en matière de cinéma ?

CF: Il faut ici distinguer les intentions -appel à la solidarité, à la coopération, aux échanges- et la réalité du terrain, car encore une fois pour la majorité des pays il s’agit davantage d’échanges entre individus qu’entre véritables industries. Ces individus essayent plus ou moins de coopérer, avec plus ou moins de bonheur.

La Fepaci -Fédération panafricaine des cinéastes- a une histoire très mouvementée, il y a beaucoup de paroles, des bonnes intentions, des souhaits,… Mais depuis trois décennies, ces paroles ont du mal à se concrétiser. C’est une organisation intéressante sur le papier, les solutions y étaient, mais sans un soutien étatique ou financier -de la part d’autres pays ou d’autres industries- cela reste difficile.

Est-ce-que l’Afrique du Sud pourrait jouer un rôle de levier pour les autres cinémas africains ?

CF: L’Afrique du Sud a développé des alliances, des coopérations de production, principalement dans le documentaire d’ailleurs. Les sud-africains essayent de trouver à la fois des fonds et des débouchés mais ils se heurtent au manque de moyens, et de structures, de la plupart des pays d’Afrique.
Du point de vue financier, les entreprises sud-africaines n’ont pas grand intérêt à aller vers les autres pays africains. Ster Kinekor et Nu Metro -exploitants de salles sud-africains- ont implanté des multiplexes dans certains pays, comme le Kenya, mais dans des zones bien déterminées où les clients ont un pouvoir d’achat et un intérêt pour le cinéma suffisamment forts pour amortir une activité.
Mais le modèle sud-africain, qui est le modèle historique des pays du Nord, n’est pas exportable en l’état dans les autres pays africains.

Que manque-t-il aux industries cinématographiques africaines pour se développer, voire naître ?

CF: Il manque une économie officielle. Une grande partie de l’économie africaine fonctionne de façon informelle, il n’y a pas de dimension morale dans mon propos mais en ce qui concerne les mécanismes économiques une absence de contrôle implique un manque de transparence et compromet la remontée de recettes. Or, pour l’industrie du cinéma cela se traduit par un arrêt de la production, et surtout, par la disparition des distributeurs et donc l’arrêt de la circulation physique des films.

En effet, quand vous faite une production disons de minerais et que vous ne le déclarez pas à l’Etat, l’Etat a une perte de recettes ; ce qui lui est dommageable mais n’a pas de conséquence négative sur la production de minerais, aucun des acteurs de la chaîne ne déclarant l’activité. Dans le secteur du cinéma les choses sont différentes, jusqu’à présent et dans la plupart des pays producteurs de films, l’argent injecté dans la production de films vient du milieu du cinéma, et notamment des salles de cinéma. Si l’exploitant de salles ne paye pas les taxes, il ne déclare pas les entrées non seulement à l’Etat mais aussi au distributeur. Si le distributeur agit également de la sorte vis-à-vis du producteur, celui-ci ne touchera au final pas grand chose par rapport à la réalité de ce qu’aura rapporté son œuvre. Et s’il n’a plus de ressource, il ne ferra plus de films, et la partie production de l’industrie se tarie. Un second phénomène agit en parallèle : le piratage. Si on duplique librement les œuvres sans rémunérer les ayant-droits, d’une part une autre source de revenue s’assèche, et d’autre part l’ensemble des consommateurs s’habitue à voir des films pour un prix peu élevé.

Sur le modèle des industries du Nord il n’y a donc à mes yeux aucune solution. Il faudrait pour que cela fonctionne que l’Etat intervienne. Cela suppose une volonté politique et surtout des outils de contrôle. Sans contrôle on peut avoir toutes les bonnes volontés du monde, l’industrie ne pourra pas tenir. Or, la fraude impacte les ressources et donc les moyens de contrôle, on est dans un cercle vicieux. En tant qu’économiste je m’interroge sur les modèles possibles, une piste serait éventuellement d’appliquer le modèle de la télévision, c’est-à-dire le paiement par un tiers recherchant une audience. En effet, l’annonceur paye les chaînes de télévision en fonction de l’audience, ce qui permet aux chaînes d’acheter ou de produire des programmes. Le Cinéma Numérique Ambulant propose dans certains pays d’Afrique francophone des projections publiques sur un modèle comparable. Ils projettent ainsi des films gratuitement, dans des lieux où la population n’a pas accès aux salles de cinéma et n’a pas de ressources suffisantes. Une aide leur est fournie par l’Europe pour l’achat du matériel ; Les frais de fonctionnement ne pouvant être couverts ni par les Etats ni par les spectateurs, l’association se tourne vers des tiers. Des accords ont ainsi vu le jour avec des ONG menant des actions de sensibilisation, autour par exemple de problèmes de santé, et désirant toucher une large population. Plusieurs millions de spectateurs ont d’ores et déjà pu voir des films dans ce cadre. Ce modèle n’est pas généralisable en tant que tel, mais pour que des salles traditionnelles puissent vivre il y a, je pense, quelque chose à développer de ce point de vue là.

Enfin, l’Afrique est en train de sortir de la grande pauvreté, il y a une petite classe moyenne qui est en train de se constituer, ce qui est extrêmement propice à toutes les consommations. Mais en matière de cinéma on se heurte toujours au problème des moyens de contrôle de l’Etat, d’où, à mon avis, l’émergence probable d’un nouveau modèle économique, spécifique aux industries cinématographiques africaines.

Pour aller plus loin… Claude Forest a participé à la rédaction d’un dossier sur l’industrie du cinéma en Afrique pour Afrique contemporaine, numéro 238 .

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